lundi 30 mars 2009

Entretien du 13 décembre 1980 (A la Source de la Conscience)

Maharaj : L’Absolu est unicité – en lui-même intrinsèquement Un – mais il s’exprime de multiples façons et sous de multiples formes. En tant qu’Absolu je n’ai aucune expérience de moi-même. La dévotion sans aucun « autre » est la dévotion envers le Soi, là où n’existe pas de dualité. Quand la dualité apparaît, la dévotion se divise en sujet et objet, maître et disciple. Avant la naissance nous n’avions aucune conscience de nous-mêmes. Quand un élément étranger, la naissance, survient alors nous devenons conscient.

Comprendre cela est l’éveil et pour atteindre cet éveil il n’existe aucune voie, chemin ou technique. C’est tellement subtil que j’aimerais en parler plus longuement mais il m’est physiquement impossible d’aller au-delà de quelques phrases.

Ce dont je parle librement, les autres ne parleront pas. Le degré de réceptivité de chacun dépend de leur propre chance. Comprenez bien aussi que ce que vous m’entendez dire, vous ne pouvez pas l’utiliser. Ce que vous entendez ici fera spontanément ce qu’il a envie de faire

Visiteur : Etre assis et écouter Maharaj est une telle joie ! Bien que cela me semble se passer dans la dualité, je suis atteint à un niveau très profond.

M : Tant que ce sentiment de dualité subsiste, ce que vous entendez ne peut atteindre son but.

Comprenez ce que je vous dis : la conscience s’éveille spontanément. Une fois conscient de moi-même je sais que j’existe et j’aime cette existence. Je ne veux pas que cette êtreté me quitte et c’est pourquoi tout le jour, jusqu’à l’épuisement, je travaille dur pour que cet amour de l’existence soit satisfait.

Ensuite le Guru me révèle le véritable état des choses, il me dit que cette conscience tellement aimée n’est qu’une illusion. Il m’explique ce qu’est la cause de toutes mes souffrances et mes déceptions, il m’apprend que mon état véritable se trouve avant l’apparition de cette conscience, c’est à dire les concepts – et chaque nom donné est un concept.

Comprenez complètement cela, intuitivement, au-delà des mots. Mais comprenez aussi que cette compréhension vous ne pourrez pas vous en servir. Cela ne pourra avoir lieu qu’au niveau de la conscience et la conscience est illusion !

Lorsque dans un certain temps les bases de cette compréhension s’élargiront, que les gens commenceront à se demander ce que ce monde signifie, les paroles enregistrées ici et retranscrites deviendront d’une importance inimaginable. A ce moment là, quand tout ceci sera exposé sur une vaste échelle, on sera émerveillé… Ces mots sont peu de choses, mais ceux qui seront fiers de leurs accomplissement verront, en écoutant ce petit nombre de mots, tout leur savoir et toutes leurs certitudes s’évaporer si brusquement qu’ils en resteront stupéfaits !

V : Je ne comprends pas la manière dont le terme conscience est utilisé ici. Je croyais que la conscience était présence au Tout, l’Ultime réalité !

M : Nous parlons de la conscience dépendant du corps-nourriture, conscience qui est née, qui est liée au temps. Ce qui est antérieur à cette conscience est l’Absolu. Quand la conscience est sans forme et ne se connaissant pas elle-même, elle est l’Absolu. Nous sommes uniquement cette conscience.

Vous venez ici et je vous parle, mais que vous demeuriez ou que vous partiez n’a aucune importance pour moi. Cela ne me concerne pas, je demeure dans une totale indépendance. Totale indépendance signifie simplement apprendre et comprendre. Ma dépendance apparente est au niveau de cette conscience disant « Je suis ». C’est cette sensibilité qui me permet de vous percevoir. Avant je n’avais pas ce concept, j’existais pourtant, j’étais là avant l’apparition de ce concept.

Ce que vous souhaitez, désirez ou adorez, quoi que cela puisse être, ne peut être que concept. Avez-vous bien compris ce qu’est l’existence conceptuelle et ce qu’est l’existence antérieure à la conscience ?

Beaucoup sont venus ici pour des raisons purement spirituelles et ont professé un grand amour pour moi. En conséquence des choses heureuses leur sont arrivées. Ils prospèrent et au sein de leur réussite ils n’ont plus le temps de venir ici. Tout cet amour du début, où est-il ?

Nous sommes dans la principauté de Maya. Quelqu’un vient ici animé des intentions les plus sincères de recherche spirituelle, et puis Maya  lui tend un petit bout de tentation et il fonce droit devant !

Cette Maya n’opère pas toute seule, nous sommes associés. Aura-t-il l’audace de divorcer de Maya ? Non, il acceptera cette Maya et ses images de désirs . Cet ego – c’est à dire « Je suis ceci et cela » – , il est très difficile de s’en débarrasser, mais l’ego ne peut pas atteindre celui qui comprend réellement ce que je dis.

Tant que les concepts se prolongent, vous continuez à venir ici, dès que vous allez au-delà des concepts, vous n’avez plus besoin de revenir !

Depuis quand, pour quelle raison et jusqu’à quand existe ce que vous croyez être ?… Pensez à la réponse ! 

 

Extrait de A la Source de la Conscience, Editions Les Deux Océans, 1991

vendredi 27 mars 2009

Entretien du 18 novembre 1980 (Conscience et Absolu)


Maharaj : A présent ma perspective est sans limite, c’est la liberté totale.

A la fin, on doit aller au-delà de la connaissance, mais il faut d’abord qu’il y ait une connaissance, et elle vient d’une méditation constante. Quand on médite, le « Je suis » s’apaise et se fond dans la connaissance universelle ; il perd ses entraves, devient libre comme le ciel, l’espace.

Ceux qui viennent ici pour acquérir une certaine connaissance, même spirituelle, le font en tant qu’individus qui cherchent quelque chose pour eux-mêmes ; mais c’est là qu’est le problème, car le chercheur lui-même doit disparaître.

Quand vous connaissez votre vraie nature, la notion de « Je suis » persiste, mais elle perd ses limites. Il ne vous est pas possible d’acquérir la connaissance, car vous êtes connaissance. Ce que vous recherchez est déjà là, c’est vous.

Votre être véritable existe avant tout concept. Vous, si vous n’étiez qu’un objet, comment pourriez-vous comprendre ce qui était avant que le concept n’apparaisse ? Sans la conscience, comment peut-on établir l’existence de quoi que ce soit ? La conscience elle-même est le mental, la pensée ; elle est tous les phénomènes, toute la manifestation. Quand on comprend tout cela, on n’est plus, de son vivant, le « Je suis ce corps ». On ne saisit cela que très rarement, c’est quelque chose d’intangible, aucun effort n’est nécessaire ; en fait, l’effort lui-même est l’obstacle. C’est une intuition directe.

Question : Alors est-ce qu’on devrait abandonner toutes les disciplines spirituelles ?

M : Au plus haut niveau, certainement ; mais avant, il faut un travail préparatoire.

Ceux qui ont cette intuition perdent tout intérêt aux affaires de ce monde. Après, qu’est-ce qu’il leur arrive ? Ce qu’ils ont perdu, ils l’ont perdu en tant qu’individu ordinaire, mais ce qu’ils ont gagné est royal. Ceux qui ont saisi et ont atteint un certain niveau ne demandent plus rien, et tout leur est donné. Ils ne le veulent même pas, et pourtant tout leur est offert.

Cela n’arrive pas à un individu - cela arrive à la manifestation universelle, à celui qui n’est plus que sa nature véritable. Le Jnani n’est plus qu’un témoin.

 

Extrait de Conscience et Absolu, Editions Les Deux Océans 1997

mardi 24 mars 2009

Entretien du 15 novembre 1980 (Sois)

Visiteur : Je demande la bénédiction du Guru et l’implore de répondre à ma question : comment atteindre Dieu ?

Maharaj : Ayez un besoin profond, irrépressible, dévorant de ce Dieu et vous le deviendrez, ce sera vous. Ayez cette foi et ce que vous êtes, quoi que cela puisse être, se transformera en Dieu. Ce corps n’est que nourriture, soyez un avec le principe, l’essence de ce corps.

V : Je ne comprends pas. Comment moi, qui suis d’un niveau aussi bas, pourrai-je m’égaler à ce qui est au sommet ?

M : Ce Dieu est-il votre créateur ?

V : Oui.

M : Vous avez donc jailli de ce sommet, combien de marches avez-vous descendu quand vous êtes né ?

V : Je ne sais pas.

M : Adorez ce « je ne sais pas » ! « Soyez » simplement, vous vous unirez au tout et deviendrez Dieu. Il n’y a pas de chemin, pas de voie, pas de moyen.

V : Krishna, Brahma, sont-ils des mots qui ne recouvrent rien ?

M : Ce sont des noms anciens qui font le travail qu’ils ont à faire. Chaque partie du manifesté a son rôle à jouer, ne vous en mêlez pas. Abandonnez la mémoire, abandonnez les mots. Trouvez un seul point, une seule compréhension qui fous fasse écrier « ah, c’est donc ça ! » Cela suffit ! Avez-vous trouvé un point de vérité ?

V : La seule vérité sur laquelle je puisse m’appuyer est que je suis ici devant vous.

M : Faux ! Tout ce que vous pouvez observer est illusoire, la réalité ne peut avoir de témoin. C’est la conviction profonde et vécue « je suis » qui est témoin. Dès son apparition « je suis » est le témoin.

Ce n’est pas moi, ce sont les trois gunas uniquement qui vous parlent et moi je ne suis pas cela.

V : La respiration est la seule chose qui se poursuive dans les trois états. Cette respiration est un double mouvement, expansion, contraction. N’est-elle pas comme un pont entre le moi identifié et le pur « je suis » ?

M : Pourquoi cette question ? Trouvez pourquoi le corps et « je suis » apparaissent en même temps ? Trouvez pourquoi et comment se produit l’identification au corps, tout le reste est curiosité purement académique.

Qu’est ce qui a grandi depuis le nouveau-né jusqu’à l’homme adulte ? Ce nouveau-né, d’où est-il venu, qu’est-ce qui l’a fait croître ?

Trouvez la source de cette croissance ! Vous connaissez cet état, vous parlez à cette source, vous l’êtes.

On est toujours seul quoi qu’il arrive. On veut y échapper et c’est pourtant là l’état primordial, originel. Etre seul c’est être un, unique et lié à toutes choses. Aimez-vous moins, aimez moins votre corps, vos possessions. Ce qui est véritablement vous n’a aucun besoin d’amour, il est amour. Lâcher prise, laissez échapper ces possessions dérisoires et l’amour s’aimera lui-même. Ce que vous croyez aimer n’a aucune réalité, l’être n’a aucun besoin d’amour ou de quoi que ce soit.

On vous présente quelqu’un, c’est un étranger, vous l’aimez, vous l’épousez et il devient une partie de vous-même, vous vous querellez et il devient votre ennemi. C’est uniquement ce complexe psychosomatique qui détermine ce que sont les autres pour vous, cela ne peut correspondre à aucune réalité.

Ce n’est jamais la personne qui est libérée, c’est de la personne qu’on est libéré.

Les mots pointent, indiquent une direction, suivez-là mais n’emportez pas les mots avec vous.

V : Comment atteindre la racine de la conscience ?

M : Soyez un avec votre conscience. Cette conscience peut prendre conscience d’elle-même à travers et grâce à son ignorance. L’ignorance est le combustible de la flamme qu’est la conscience, cette flamme devient de plus en plus pure.

Cette conscience purifiée, présente à elle-même, aussi grandiose que soit ce que révèle son champ de connaissance, n’est pas l’aboutissement. Il faut savoir que cela aussi est à transcender. Le « je suis » est le premier et le dernier point de la dualité. C’est l’ultime concept qui, lui aussi, doit être transcendé. Mais c’est du « je suis » que jaillira spontanément l’union avec le tout.

N’oubliez pas que c’est l’ignorance qui permet à la conscience de s’ouvrir à la connaissance comme une fleur s’ouvre au soleil.

V : Ce que vous avez dit hier sur la naissance et la petite enfance m’a beaucoup frappé. Cela tourne en moi et n’arrive pas à prendre la forme d’une question.

M : Demeurez dans ce mystère. Retrouvez l’état de la petite enfance. Plongez votre être dans le non-être. Votre véritable nature est sans naissance. Vous êtes ce que vous ignorez, vous êtes l’état de non-connaissance.

V : Moi, je m’efforce d’être le témoin du corps et j’arrive à me voir comme si j’étais au-dessus de moi-même.

M : Vous ne pouvez observer qu’au travers de la conscience. Il vous faut remonter à reculons jusqu’à la source d’où vous pourrez observer, comme simple témoin, l’écoulement des évènements au sein de la conscience.

Vous n’êtes absolument rien en tant qu’humain identifié à un corps. La seule vie possible c’est en tant que conscience dont l’apparition et la durée sont liées au corps et à la force vitale.

V : Mais peut-on demeurer présent à la source, demeurer le témoin au cours de l’activité de sa vie professionnelle ?

M : Oui, trouver son centre dans la conscience –témoin est possible, et même dans le travail intellectuel la conscience peut regarder agir le niveau mental. Quoi que ce soit qui ait lieu , seul le « je suis » peut savoir et peut comprendre. Il faut renier toute identité avec le corps. Lorsque vous savez que la conscience est à la base de tout ce qui existe, de quoi d’autre avez-vous besoin ? Sans conscience que pourriez-vous être ? Vous êtes continuellement le témoin de votre personnalité mais vous ne le remarquez pas. L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène conscientiel mal interprété. Si vous avez compris que vous ne pouvez pas mourir, faites ce que vous voulez, allez où vous voulez, cela n’a plus aucune importance. La force vitale, l’énergie, le dynamisme, tout le pouvoir de réalisation de l’homme est dans le « je suis ». La puissance du « je suis » réunit tous les mots de toutes les langues.

Je sais que vous avez compris tout ce que j’ai dit, le seul obstacle qui demeure est votre intimité avec le corps. La conviction que vous allez mourir un jour est le plus grave des obstacles.

Comme mon corps se détériore et que ma force diminue, ma connaissance du « je suis » diminue également. Ma conscience est absorbée de plus en plus par le témoin impassible de cette manifestation. Profitez-en, c’est de ce niveau que surgissent les réponses qui sont données.

En s’identifiant au cosmos, votre conscience n’a pour seul résidu que le « je suis ». Ce qui s’assied pour méditer ne peut être que la connaissance « je suis ». « Je suis la connaissance du « je suis » non formulé » est la seule approche correcte de la méditation.

V : Pourquoi suis-je né ?

M : Il est dans la nature de la conscience de se manifester. Il n’y a pas de cause. Le soleil se lève pour éclairer ses planètes, c’est dans sa nature.

Si vous adorez profondément ce « je suis », vous conquerrez tous les pouvoirs sur la manifestation mais je ne vous conseille pas d’entrer dans ce circuit. La conscience agit à travers le corps, elle a des millions de formes et la toute-puissance.

Vous êtes l’ensemble de tout ce qui existe mais votre orgueil conditionne cette splendeur aux dimensions de votre corps et vos convictions vous limitent à des formes illusoires.

V : Est-ce que croire en Dieu n’est pas une façon d’échapper à cet orgueil ?

M : Avoir une foi religieuse n’est qu’une complaisance émotionnelle. Croire à la naissance et à la mort également. Chacun n’est guidé et n’agit que par ses émotions. Tout ce que l’on cherche à exprimer est émotionnel.

Que peut-on utiliser d’autre que la conscience pour s’ancrer dans la conscience ? Vous êtes le thème même de méditation de votre conscience. Si vous ne pouvez arriver à abandonner l’idée que vous allez mourir, alors acceptez cette révélation : vous êtes l’ensemble du manifesté.

V : Comment me stabiliser dans la conscience ?

M : Il n’y a de stabilité que dans le sans forme. Dès qu’il y a un aspect, une couleur, l’esprit est sollicité et il se limite. Dans le social c’est cela que l’on veut : du changement, des aspects variés, du mouvement. Tout cela est du jeu, du passe-temps. La conscience est en toutes choses, elle peut être perçue en tous objets car c’est elle qui maintient leur subsistance. La conscience est vécue et s’exprime à travers la totalité des formes mais elle n’est qu’une. Le feu, l’air, l’eau, peuvent-ils être réduits à une forme ?

Vous avez actuellement compris tout ce qu’il y avait à comprendre, vous ne devez pas rester ici plus longtemps.

Attention, qui êtes-vous ? Brahma, mais l’habitude du corps est toujours là. J’estime néanmoins qu’à présent vous devez pouvoir vous appuyer sur la manifestation Brahma que vous êtes. Si, après avoir écouté tout ce qui a été dit pendant ces journées, vous persistez à vous relier au corps et à être stimulé par la vie du monde, c’est votre affaire mais ce sera un grand gâchis, une grande erreur. Branchez-vous sur votre manifestation en tant qu’être.

Il est facile de ne plus s’identifier au corps : observez le corps, observez la force vitale du souffle. Si vous pouvez l’observer, c’est que vous en êtes distinct. Comme plus tard observant la conscience vous serez au-delà de la conscience. Mais, tout d’abord, soyez un avec cette conscience. Vous ne pouvez en aucun cas vous confondre avec ce déguisement qu’est le corps. Se stabiliser dans la conscience entraîne la renonciation spontanée au physique et au matériel. J’insiste, un renoncement non délibéré, survenant de lui-même.

Vous croyez tous à votre vie individuelle bien qu’elle soit illusoire. Voyez donc, ce que vous considérez comme vrai change continuellement !

Pouvez-vous m’indiquer une seule chose constante ? Seul le sens d’être existe mais vous ne parvenez pas à vous en rendre compte parce que tous vos points de comparaison sont eux-mêmes changeants. Seul, « je suis », quoi que vous fassiez, demeure nécessairement là, identique à lui-même.

Le « je suis » est l’âme de tout l’univers. Il est dans le ver, dans l’homme, partout. Tout répète « je suis ». C’est le principe dynamique que l’on s’efforce de tuer en le limitant au corps mais il est immortel.

Vous avez compris, il ne faut plus revenir. Vous savez sans hésitation ni doute, sans nécessité de réflexion, que vous n’êtes pas une femme. Vous le savez même en rêve. Donc, vous devez savoir tout aussi spontanément que vous n’êtes pas ce corps.

La conscience seule accorde la conscience, adorez la comme la forme la plus haute de vous-même. 

 

Extrait de « Sois », Editions des Deux Océans, 1983

dimanche 22 mars 2009

Entretien de novembre 1980 (Sois)


Visiteur : J’ai un problème d’ordre pratique. Quand je m’efforce d’être uniquement « je suis », je m’endors. Tant que j’ai de l’énergie, je peux demeurer sans pensées mais je me fatigue, des pensées arrivent, des images, et je m’endors. Que puis-je faire ?

Maharaj : Qu’entendez-vous par demeurer dans « je suis » ? Vous êtes assis ici, ai-je besoin de vous le confirmer, risquez-vous, si vous ne faites pas d’effort, de vous croire marchant dans la rue ? Pouvez-vous ne pas être dans « je suis » ? Qu’est le « je suis » pour vous ?

V : Je me tiens dans « je suis », oui, mais si je ne fais pas attention, j’en suis distrait. Des pensées surgissent et forment écran.

M : Vous faites un effort pour acquérir un certain état et cet état ne demeure pas constamment avec vous. Si vous avez à faire un effort, est-ce un état naturel ?

V : Non.

M : Alors être dans « je suis » qu’est ce que c’est ? Est-ce qu’un effort est nécessaire ou bien êtes-vous déjà dans ce « je suis » avant l’effort ?

V : J’y suis.

M : Alors d’où vient ce besoin d’effort et d’énergie ? Il vous faut bien percevoir ces contradictions.

Vous êtes assis, ici, avez-vous besoin de vous le rappeler ? Est-il nécessaire de vous préciser à vous-même « je suis actuellement assis dans cette pièce » ? Ne le sauriez-vous pas avant que la pensée ne se forme ? C’est parce que vous êtes plongé dans cet état « je suis » qu’il vous a été possible de venir ici et de poser des questions. D’où vous vient l’idée qu’un effort soit nécessaire ?

Quelle que soit votre expérience du monde objectif, d’où effectuez-vous cette expérience ? Le « je suis » est là d’abord, le monde n’est à votre disposition que si vous êtes là d’abord. Etes-vous d’accord ?

V : Oui.

M : Que pouvez-vous posséder d’autre que cette notion « je suis, j’existe, je suis vivant » ? Toutes vos connaissances spirituelles sont des on-dit, des concepts. Que possédez-vous provenant d’intuitions non-conceptuelles ? Possédez-vous un nom qui ne vous ait pas été imposé ?

Vous croyez que vos idées vous appartiennent, non. Elles sont communes à l’ensemble de l’humanité, elles ne font que traverser votre conscience. Elles ne vous appartiennent pas plus que ce nom qui vous a été donné.

Vous n’agissez pas, l’action se meut dans la conscience qui elle, seulement, est vous. C’est cela qui agit – vous, vous ne faites rien. Vous constatez simplement « la conscience agit », « un mouvement de conscience se produit ».

La conscience est liée aux cinq éléments mais elle les précède. Elle est d’abord pénombre, comme la lumière de la lune à l’aube. La conscience est juste consciente de son existence, sans aucun nom et c’est l’espace. Tout commence par l’espace, à partir de là apparaissent causes et effets qui participent à l’apparition des quatre autres éléments par réaction les uns avec les autres. Le monde minéral est créé qui ensuite épouse toutes les formes manifestées n’étant, chacune, qu’une expression particulière de la conscience. Mais tout ce manifesté, depuis l’apparition en espace jusqu’à l’ensemble du cosmos, n’est que le non-manifesté prenant conscience de lui-même et cela n’a lieu que lorsque vous êtes « étant », conscient, sans formulation, de vous-même. Lorsque vous demeurez présent à votre êtreté sans rien faire.

V : On ne peut rien faire que suivre les mouvements de la conscience. Mais la conscience s’identifie à son contenu, à ce qui se trouve dans le champ de son attention. Comment affaiblir cette identification puisque aucune action n’est possible ?

M : Voici ce qu’est la conscience : des concepts plus de la lumière. On constate la lumière par la vision des objets éclairés mais la lumière elle-même on ne la voit pas. Vous connaissez le goût du sucré et du salé, mais quel est le goût de votre bouche ?

Vous êtes le point de départ de toute la création, le point-phare qui éclaire la création et il n’y a à aucun moment à faire le moindre effort. N’ayez pas d’impatience. Immergez-vous dans le sens d’exister sans forme, jusqu’au jour où jaillira l’illumination de la conscience-lumière qui est dans tout ce qui existe et qui vous fera découvrir « je suis tout cela, l’ensemble du manifesté ».

Il vous faut demeurer dans ce sentiment « je suis » et un jour tout se produira spontanément. Cela ne peut se produire que spontanément et n’est en aucun cas le résultat de préparation ou d’ascèse. Mais il faut toujours vous souvenir « je ne suis pas cela, ni cela, ni cela ». Pas de forme ! Et un jour vous constaterez « je suis le monde, je suis un, je suis entier et non pas divisé ». « Je suis un » veut dire « je suis l’ensemble des mondes ». C’est le « je suis » prenant conscience du « je suis ».

C’est « je suis » limité à une chose matérielle qui est l’erreur fondamentale, celle qui rend caduque les constructions les plus hautes et les plus surprenantes que l’on puisse élever sur cette base fausse. Ce n’est donc pas en manipulant de hautes idées spirituelles que l’on pourra modifier en quoi que ce soit son ignorance, il faut revenir au point de départ. Comprendre ce qui se passe à la naissance est la seule et unique réponse. Quand on l’a obtenue, on comprend et on sait tout ce qu’il est possible de savoir. Il faut découvrir le pouvoir qui en vous veut faire, veut agir. Le pouvoir que tous les ambitieux et les puissants veulent manipuler mais dont la compréhension réside seulement dans la perception de ce qu’est la naissance.

V : Cet élan vers la vie que l’on a en soi, cet amour de l’existence, ne serait-ce pas la cause de la manifestation ?

M : Personne n’a créé cet amour de la vie, il apparaît spontanément avec la conscience. Intrinsèquement intérieur, il ne peut pas la précéder. On ne peut pas les séparer, pas plus que le principe germinatif de la graine.

Pourquoi êtes-vous ? Cela jaillit dans l’essence de la nourriture ! Ce principe dynamique s’exprime au travers de la manifestation. La connaissance « je suis » on ne la regarde pas, on la vit. Tout ce qu’il est possible d’observer se rattache seulement à la nourriture. Vous continuez malheureusement, malgré ce que je dis, à revenir au « je suis le corps », « c’est moi qui agit ». Tout arrive spontanément à travers le dynamisme originel qui est mouvement mais vous avez pris l’habitude d’annexer ce principe, de cultiver cette illusion « nous somme ce mouvement, nous agissons ». La connaissance « je suis » ne peut pas être perçue. Le corps n’est qu’un contenant, rien d’autre. Après m’avoir écouté vous devez comprendre profondément qu’il ne faut rien faire.

En tant que connaissance « je suis », non formulée, vous n’avez ni forme, ni aspect. Vous ne pouvez donc rien faire, les choses vous arrivent simplement.

Cette notion erronée « je suis ce corps » est comme une épine dans le pied. Pour vous débarrasser de ce faux concept, je vous fournis d’autres concepts qui sont comme une aiguille avec laquelle vous pouvez vous extraire l’épine du pied. Mais si vous laissez l’aiguille dans le pied à la place de l’épine, qu’aurez-vous gagné ? Une fois que mes concepts auront joué leur rôle, il faudra vous en débarrasser. Jetez l’épine et l’aiguille.

Dès que vous assumez être quelque chose c’est faux, dès que vous ignorez ce que vous êtes c’est juste.

V : Parabrahman signifie l’Absolu, le vierge, l’intact. Nous qui sommes abîmés, pollués, comment pouvons-nous comprendre l’inaccessible ?

M : Grâce à Viveka, la discrimination. Discriminer, c’est déplacer, changer d’orientation, brasser les mots. Ne vous cramponnez pas aux mots, comprenez leur signification puis jetez-les.

Quand le processus de discrimination s’arrête c’est qu’il ne demeure plus aucun concept, vous êtes redevenu intact. Lorsque l’on est entier, même le « je suis » devient un poids, une flétrissure, c’est un élément qui doit aussi être rejeté. Le principe de conscience aussi doit être éliminé. Le « je suis » est le concept premier et il faut s’en débarrasser avant d’avoir accès à l’Absolu.

Tout ce que vous pouvez percevoir n’est que la manifestation de votre seule conscience. C’est l’expression de vous-même, stabilisez-vous d’abord à l’intérieur de cette conscience. Soyez cela et tout le reste se dissoudra. Faites-moi confiance, mes mots vont détruire vos mots et se dissoudre ensuite.

Un petit enfant, au commencement, ne se connaît pas lui-même, bientôt, il prend conscience de son corps, puis de celui des autres et se met à apprendre une foule de choses. Tout a néanmoins commencé par cette absence de connaissance. L’homme est ignorant de sa base, de son début, c’est sur cette ignorance qu’il construit sa compréhension du monde et un savoir de plus en plus complexe. Pour découvrir la vérité, ce n’est pas dans la direction de la philosophie ou de la religion qu’il vous faut chercher, c’est dans la direction opposée. Il vous faut retourner au commencement, il vous faut cerner cette ignorance initiale sur laquelle a été dressé tout le reste, il vous faut sonder ce que peut être cette connaissance négative, cette absence de tout savoir. Quand vous aurez connu cela, vous saurez toutes choses.

Tant que vous demeurez ignorant de votre base, de ce qui vous supporte, il est évident que tout ce que vous pouvez exprimer sur Dieu est faux. Mais quand vous avez compris cette base, ce principe du « je suis » non formulé, vous manifestez Dieu et vous êtes Dieu. Stabilisez-vous dans cette conscience de la toute petite enfance ne se connaissant pas et découvrez ce qu’elle est.

Tout ce que vous pouvez faire, en dehors de trouver votre véritable nature, est, soit vous agiter et vous fatiguer de plus en plus en croyant agir, soit vous endormir. Tout ce que vous pensez accomplir socialement ou spirituellement n’est que jeu, divertissement.

L’entité humaine n’existe en aucune façon. Il y a ce principe de conscience qui vient se joindre à la gestation d’un corps au moment de la conception. Chez le nouveau-né il est « je suis » en sommeil. Ensuite l’enfant devient conscient mais cette conscience s’identifie à son contenu. Et là commencent les spéculations et la souffrance. Placez votre être dans l’êtreté et échappez à tout cela.

V : Qu’est ce que la manifestation, en essence ?

M : La manifestation est Brahma. Brah-ma signifie « je suis présent ». La manifestation est une chose spontanée. Comprenez bien qu’il n’y a aucune différence entre le manifesté et le non-manifesté.

Le traducteur : L’Absolu transcende le relatif mais il est immanent à tout ce qui est relatif. Le noumène et le phénomène sont immanents de telle sorte que l’immanent et le transcendant existent en même temps.

M : Cette conscience, ce qui est, qu’est-ce ? Vous pouvez l’appeler Agni, ou bien Animus, Dieu, mais c’est simplement ce qui rend un corps vivant. En son absence, le corps n’est qu’un certain dosage des cinq éléments. C’est ce qui donne la chaleur au monde. Ultimement, ce n’est que cette chaleur universelle quoi que soient les grands noms anciens qu’on lui ait donnée.

Vous pensez « je peux comprendre que je ne suis pas ce corps, que je suis simplement ce qui connaît en moi, cette conscience ». Mais accepter que votre conscience soit la même que la mienne, que ce sens du « je » que vous éprouvez soit aussi le mien, cela vous est très difficile.

Comprenez bien que cette chaleur, cette lumière, est originellement ce qui est, sans avoir conscience de son existence. Pour distinguer un objet, il faut de la lumière, la lumière possède des milliers de rayons, mais on ne peut pas dire que chaque objet bénéficie pour l’éclairer d’une lumière différente. Les objets sont différents mais la lumière est la même. La nature de cette conscience est seulement lumière, la lumière de la connaissance, la lumière de la présence. Pouvez-vous démontrer la naissance ou la mort de cette lumière, cette lumière qui est sans couleur et en même temps de toutes les couleurs possibles ?

Qu’est ce que la conscience, l’êtreté en essence ? N’est ce pas la saveur, le parfum de ce qui a été conçu et qui est né ? Quel est le point de départ de cette souffrance de l’existence duelle, à quoi a été donné le nom de l’enfant ? N’est-ce pas à cette conscience latente ? Pourquoi êtes-vous né ? Pourquoi êtes-vous ? Retournez à la source !

L’intellect n’est qu’un sous-produit de la manifestation, il apparaît après les cinq éléments et la force vitale, néanmoins, il voudrait pouvoir manipuler ce qui le précède et qu’il ne connaît pas ! Jamais aucun homme de science ne pourra comprendre les cinq éléments, il pourrait, par contre, fort bien arriver à rendre la vie humaine impossible, ce n’est pas difficile. Quelques années sans pluie et il n’y aura plus aucun être vivant pour se persuader qu’il peut transformer la nature.

Le monde de la spiritualité est une fraude, il ne peut exister que par la fraude. Beaucoup de sages font des concessions devant l’ignorance de leurs disciples, ils leur concèdent un concept, une forme, qui est immédiatement sacralisée, commentée et devient une complication, un embarras qui, après la mort du sage, fera naître mille disputes et controverses. Non, il faut tout jeter, se débarrasser de tout.

Je vous parle uniquement de mon expérience. Je vous parle de ma nature, de ce qui vis en cet instant. Je ne me réfère à aucun dogme, à aucun dieu. Je vous parle à partir du point où je me trouve : la réalité.

Voyez ce qui se passe à Pondichéry, Auroville et le merveilleux travaille d’Aurobindo. Il y a eu tant de querelles et à présent tant de disputes et d’escroqueries entre les disciples que le gouvernement indien s’empare d’Auroville, tout est fini.

Dans le langage conventionnel de la spiritualité, je devrais vous dire « vous êtes tous extrêmement vertueux, vous avez acquis énormément de mérites dans le passé pour avoir eu la chance de venir ici et d’entendre mes paroles ». Mais ne restez pas trop longtemps ou vous ne serez plus bon à rien. Mes paroles vont tout dissoudre en vous.

Rappelez-vous ce que vous pouvez, ensuite allez-vous-en et faites tout ce que vous voudrez. Retournez au social, votre travail sera votre meilleur soulagement, poursuivez vos activités habituelles.

N’essayez pas de changer quoi que ce soit , évitez les complications, les discussions. Tout ce qui doit se faire arrive. On met les grains sous la meule et ils sont tous écrasés en fine farine. Seuls les quelques grains se trouvant au centre sont épargnés. Alors, placez-vous au centre où vous pourrez demeurer tranquille.

V : Même distrait, non présent à « je suis », je réside dans ma conscience mais comment être attentif, comment demeurer au centre de la meule ?

M : Cette question révèle votre niveau d’ignorance. Vous demeurez enfermé dans votre limitation. Vous n’êtes pas intimement convaincu que le niveau de la distraction n’a aucune réalité. Seul le centre, grâce auquel vous percevez cette inquiétude dans laquelle vous vous enfermez, seul ce centre qui vous permet d’appréhender n’importe quelle idée est authentique. Ce centre seul est votre véritable nature que votre esprit en ait conscience ou non.

Quand vous avez reçu votre feuille d’impôt, il n’y a rien à faire, la machine s’inquiète, c’est normal. Mais quand vous avez du temps devant vous, rien de précis à faire, abandonnez toutes ces inquiétudes.

Ressentez bien ce profond « je suis » qui est le siège de tout ce qui vous agite. Observez-le simplement, sans volonté, sans mots.

Au début, vous êtes assez intéressés par la recherche de la vérité, cela occupe une certaine partie de votre temps. Puis cela grandit en vous et devient un jour une soif ardente. Vous n’avez alors plus besoin de faire d’efforts, dès que vous avez un instant de libre, vous vous dirigez vers votre conscience, vers ce « qu’est ce que je suis ? ». Vous éliminez peu à peu tout le reste et un jour vous rejoignez votre recherche, vous devenez un avec elle. La vérité, le chercheur et la recherche ne font plus qu’un.

Le grand écueil est de tirer satisfaction de la forme du chercheur, d’adopter l’étiquette « je suis chercheur de vérité » avec tout le comportement qu’elle implique, les tenues spéciales, les bahjans, les offrandes, les attitudes humbles, etc. Si le docteur X, assis là-bas dans le fond et qui est un grand médecin, était un véritable chercheur de vérité, il n’aurait plus de malades. S’il ne faisait plus qu’un avec sa recherche, ses malades seraient remplacés par des disciples.

Il ne faut plus penser, il faut simplement vivre pour atteindre son but, ne plus avoir autre chose dans sa conscience. Ne recevant plus de nourriture, les concepts vont petit à petit s’affaiblir et la présence de la conscience deviendra perceptible. En demeurant paisiblement immergé dans sa conscience on permet à celle-ci de spontanément un jour se diriger vers sa source. Si cette quête n’est pas abandonnée, tôt ou tard on devient un avec la source de la conscience.

Le chercheur n’est rien d’autres que les trois états – sommeil, rêve, éveil, plus un corps vivant – qui doivent se stabiliser dans la conscience, devenir cette présence consciente qui d’elle-même va remonter vers sa source.

Que ceux d’entre vous qui ont besoin de dévotion comprennent bien ce qu’ils sont en train de faire. Ils donnent une forme à leur être et ils l’adorent. A l’intérieur de quoi adorent-il ? De leur propre conscience et la forme créée n’est qu’un aspect d’eux-mêmes. Faites bien attention car ce que vous placez dans votre conscience, vous le devenez. Fuyez les étiquettes, les traditions, les noms, vous deviendrez prisonniers de leur forme, vous vous ligoterez dans leurs liens. Fuyez toutes poses, toute attitude imposée, demeurez libre, ne vous cramponnez pas à des cadavres.

S’il vous faut malgré tout une orientation, une forme, pensez au ciel. Devenez l’espace, le vent, une brise fraîche ou une tornade si vous préférez, mais changez ces images. Il faut toujours s’alléger, s’affiner. Méditez en portant votre attention sur l’attention et, de lui-même, le méditant se dissoudra.

La cause initiale ne peut pas être autre chose que soi-même. Qu’est ce qui précède les pensées ? Celui qui pense. Il me faut d’abord être avant d’expérimenter quoi que ce soit.

Lorsque dans la routine de votre travail une de vos actions est terminée, demeurez immobile et restez simplement avec le contenu de cet instant. Quand se présente un trou dans le déroulement de vos activités, demeurez dans ce vide, profitez de cet instant d’inaction. Perdez l’habitude de meubler ce trou en cherchant quelque chose à faire, en brassant des idées.

Restez tranquille, n’introduisez rien de nouveau dans la conscience à la place de ce qui vient de finir.

 

Extrait de Sois, Editions Les Deux Océans, 1983

jeudi 19 mars 2009

Entretien du 02 octobre 1980 (A la Source de la Conscience)

Visiteur : Je voudrais me débarrasser de cet ego et je voudrais savoir comment ?

Maharaj : Quelle est la dimension, la couleur de cet ego dont vous voulez vous débarrasser ? Qu’avez-vous compris concernant cet ego ?

V : Que c’est une fausse conviction de l’esprit.

M : Cette connaissance, ce constat « Je suis », n’est qu’une mince pincée entre mes doigts, mais l’ensemble des écritures, les seize sastras, les dix-huit puranas, et les quatre vedas ont crié, clamé sur tous les tons en s’efforçant de décrire ce Brahman. Toutes ces louanges sont dédiées à cette seule et minuscule pincée de « Je suis » ! A partir du moment où vous commencez à donner un aspect à cette connaissance « Je suis », vous perdez pied.

Ce petit socle soutenant les bâtons d’encens est en argent. Vous savez qu’il est en argent. Quel est l’aspect, la forme, la texture de ce savoir ? Si tout savoir, toute connaissance est sans forme est-il possible qu’il existe une structure, un aspect, une couleur pour « Je suis » ? Est-il possible de lui attribuer des fautes ou des mérites ?

Hors du temps, au sein de l’éther, cette trace de « Je suis » est absente.

V : N’est-il pas vrai que le Jnani distribue sa connaissance par pure compassion envers les ignorants ?

M : Dites ce que vous voulez, mais dans l’état de Jnani il n’existe plus rien de semblable. Je vous ai élevé au niveau où vous découvrez être l’illumination de toutes choses, l’amour de l’être également est là. Pourquoi posez-vous une telle question alors que je vous ai emmené si haut ?…

Comment parvenez-vous à savoir quelque chose ?

V : Grâce à l’intellect.

M : Non. La conscience, la connaissance reconnaît l’intellect, mais l’intellect ne peut pas reconnaître la conscience.

Vous êtes écrasé de sommeil puis vous vous réveillez.

Qui le constate, qui le reconnaît ? Avant le mouvement de l’intellect le principe de connaissance est présent. Avant la connaissance il faut bien qu’il y ait le principe initial qui connaît la conscience !

Celui qui entre dans la spiritualité est semblable à de l’eau froide posée sur le fourneau. Quand la flamme est allumée des bulles commencent à monter et le moment venu l’eau se met à bouillir. Ce stade d’ébullition ressemble au sadhaka pénétrant la classe supérieure de spiritualité, au point d’ébullition il aime parler et poser des tas de questions. Quand le feu devient plus profond l’ébullition cesse, l’eau frémit, c’est alors le stade où l’on acquiert la connaissance de la spiritualité.

Après avoir assisté à ces entretiens serez-vous à même de vous abandonnez à la quiétude ? J’ai quelques doutes à ce sujet parce que vous persistez à vouloir faire plaisir à cet enfant gâté, l’intellect. Si vous avez réellement compris ce que je vous ai dit, plaire ou non à votre intellect a-t-il vraiment de l’importance ?

Je vous ai dit qu’actuellement vous êtes semblable à cette chaleur dans le corps. A quoi correspond le Parabrahman ?

Le Parabrahman ne fait pas l’expérience de cette chaleur « Je suis ». Si vous comprenez, cette énigme sera pour vous résolue.

Si après avoir compris cela, quelqu’un devient un Jnani ce principe de conscience et ce corps demeureront disponibles, ils resteront également associés au domaine des émotions.

Un tel Jnani donnera libre cours aux pleurs et il pourra se laisser distraire par les événements qui se présenteront. Il ne cherchera nullement à supprimer les émotions susceptibles de se manifester spontanément au sein de la conscience ou du corps. Habituellement on suppose qu’un Jnani devrait annihiler toutes les manifestations émotives, c’est faux. Votre point d’appui étant l’Absolu vous n’êtes nullement concerné par les émotions et les transports instinctifs de l’appareil physiologique.

Un Jnani ne participe pas aux événements par un acte de volition, cela se produit tout seul, spontanément. Tandis qu’une personne ignorante est profondément engagée et identifiée à ce qui se produit, considérant tout cela comme réel. Pour le Jnani la chaleur est irréelle, donc tout ce qui peut se produire au royaume de la chaleur est également irréel. Pour un Jnani toute dévotion, goût, dégoût, amour, est dissous, mais tout ce qu’il fait est pour les autres. 

 

Extrait de A la Source de la Conscience, Editions Les Deux Océans, 1991

lundi 16 mars 2009

Entretien du 28 septembre 1980 (A la Source de la Conscience)

Visiteur : Pourquoi ce « Je suis » éprouve-t-il une telle attraction pour le corps ?

Maharaj : Quand il s’exprime en tant que « Je suis » il est déjà chargé de cet amour de l’existence. Pourquoi l’instinct de conservation existe-t-il chez l’insecte, le ver, l’animal ou l’être humain ? A cause de ce « Je suis » associé à la germination de la force vitale. « Je suis » est en lui-même vie instinctive, amour de la vie. Cet amour de l’être, ce besoin d’exister, est la force primordiale motivant toutes les activités de la vie.

Lorsque vous êtes la conscience manifestée vous découvrez que vous seul êtes la multiplicité ; vous vous exprimez, Vous, au sein de ce vaste, ample, univers manifesté. Cet état sera lui-même transcendé et vous vous tiendrez dans le nirguna, état sans attribut. Mais tout cela n’est que l’expression de vous-même, n’est que vous en tant que « Je ».

Ce dont je parle maintenant est plus subtil, plus profond et plus difficile à comprendre, mais une fois compris le travail est fait. La conscience est ce qui permet de connaître.

Actuellement la conscience se connaît en tant que corps et sens ; il ne devrait pas en être ainsi. La conscience devrait connaître la conscience débarrassée du sensoriel.

Comprenez rationnellement ce que je vous ai dit tant de fois. Ce « Je suis » est un produit de la nourriture que je mange. Suis-je la nourriture ? Non, bien sûr. Suis-je le résidu de la nourriture ? Je ne le suis pas non plus… Vous suivez ce raisonnement mais vous demeurez prisonnier de cette intimité que vous avez avec le corps et les sens, vous êtes piégés !

Ce « Je suis » n’a aucune autorité, aucune indépendance, il est une marionnette dans la tragi-comédie des cinq éléments.

Celui qui affirme « Je n’étais pas » a une position sûre, stable, éternelle.

Rien de ce que vous constatez, rien dont vous pouvez être témoin ne restera avec vous, c’est de l’imperfection. Celui qui reconnaît l’imperfection, celui-là est parfait. Il est total. Il n’a rien besoin de faire pour Lui-même parce qu’il est parfait et complet.

Pourquoi le Parabrahman se permet-il ce luxe de souffrance du monde manifesté ? Parce que pour le Parabrahman cela n’existe pas ! 

 

Extrait de A la Source de la Conscience, Editions Les Deux Océans, 1991

vendredi 13 mars 2009

Entretien du 15 septembre 1980 (A la Source de la Conscience)

Visiteur : En méditant, quand je cherche à me stabiliser au-delà des pensées, je rencontre les ténèbres, le vide, l’absence. Je n’aime pas cet état.

Maharaj : Ne voyez-vous pas ce qu’il se passe ?... Vous êtes toujours là ! Avant de vous stabiliser dans le Soi il subsiste encore des traces d’intellect.

Cette machine est auto-propulsive. Quand vous approfondissez cela, son élan vous aide à chasser tous les doutes de votre esprit. C’est essentiellement la connaissance de vous-même que vous savourez ; tous les restes de mémoire, pensées, sont alors complètement arrachées, comme des mauvaises herbes.

C’est le stade « Vous êtes – vous n’êtes pas », la frontière. A partir du moment où vous savez que vous êtes, c’est la dualité. Quand vous ne savez pas que vous êtes, tout est parfait. Mais il faut suivre l’ensemble du processus. Dans le sommeil profond vous ne savez pas non plus que vous êtes, mais il s’agit d’un état grossier. Dans l’état de veille il vous faut reculer, remonter jusqu’à cet état vide de tout connu.

La connaissance, qu’est-ce que c’est ? C’est le cachet officialisant la réservation « Je suis ». Vous réservez un appartement en construction, mais où est l’appartement ? Vous ne l’avez pas, vous avez seulement la réservation… Pour « Je suis » c’est la même chose, il n’est qu’une réservation de votre état Absolu.

V : Qu’est-ce qui donne le courage de se transcender dans le vide que l’on sait être là ?

M : Le besoin profond de comprendre ce que l’on est, de se comprendre Soi-même. Remonter veut seulement dire « rentrer à l’intérieur ». Votre tendance habituelle est de sortir de vous au travers des cinq sens pour regarder le monde. Renversez ce mouvement à présent : « je ne suis pas le corps, je ne suis pas l’intellect et les pensées, je ne suis pas les sens ». Arrivé là vous êtes stabilisé dans la conscience. Une fois stabilisé dans la seule conscience tout autre événement se produit automatiquement. Stabilisé, vous vous répandez dans la manifestation : « J’étais, je suis, je serai dans cet état originel antérieur à l’apparition du sentiment « Je suis ».

Pourquoi le terrible nom de cette maladie qui affecte mon corps n’a-t-il aucun effet sur moi ? Ce que Je suis n’a rien à voir avec ce qui est là baptisé d’un nom de maladie… voilà pourquoi !

V : Que pense Maharaj des différentes religions ?

M : En ce qui me concerne toutes les religions sont basées sur concepts et émotions. Ces émotions sont si puissantes, si envahissantes que l’on s’immole volontiers pour elles.

S’unir totalement à une autre personnalité peut, émotionnellement, être tellement intense que ceux qui s’identifient à Jésus-Christ portent sur le corps les traces de la crucifixion ! Toutes ces expériences sont totalement inutiles. Un individu s’est identifié à un autre individu ! Or tant que l’individualité persiste, il est impossible à la Réalité  de se révéler.

Ne répétez pas ce que vous avez entendu comme des perroquets, à moins d’avoir la même conviction que moi. Je connais mon état avant l’apparition du corps et de la conscience. J’en ai la connaissance, j’en suis pleinement averti ! Ecouter simplement ces paroles ne suffit pas, il vous faut être un avec la conscience. Ne considérez pas cette connaissance « Je suis » comme secondaire, elle est la force dynamique de l’univers entier.

Les expressions de la conscience sont sans limites, si vous vous laissez entraîner dans ces expressions vous vous égarez. Abandonnez-vous et devenez un avec votre conscience, donnez-vous à elle. Elle seule est à même de vous révéler le processus conduisant à sa propre dissolution. 

 

Extrait de A la Source de la Conscience, Editions Les Deux Océans, 1991

lundi 9 mars 2009

Entretien du 08 août 1980 (A la Source de la Conscience)



Visiteur : Devons-nous posséder la ferme conviction qu’il existe un état au-delà de la conscience ?

Maharaj : Dans tous les cas l’Absolu est là, donc il n’est pas question d’en avoir ou non la conviction… il est là !

V : Est-ce qu’une certitude ne transformerait pas la conscience en Absolu ?

M : Il n’y qu’un état pas deux. Quand le « Je suis » est là vous avez dans cette conscience de nombreuses expériences mais le « Je suis » et l’Absolu ne sont pas deux. Le « Je suis » apparaît au sein de l’Absolu et là a lieu l’expérimentation.

Il n’y a pas d’individu dans l’Absolu, pas de mémoire d’être ceci ou cela, seulement un continuel brassage.

Rien dans mes paroles ne peut être qualifié de on-dit, d’avoir été lu quelque part ou d’être affirmé en m’appuyant sur les écritures. Ce que j’ai à dire surgi de moi-même !

Du point de vue de l’Absolu, tout ce qui se produit avant la conscience « Je suis » est profond, vaste, sans limite, expansif. C’est au royaume de l’être que la fragmentation commence.

Dans l’être, tout est limité, conditionné, parce que nous nous efforçons continuellement de revendiquer les actions comme nôtres.

Dans l’Absolu je n’ai aucune occasion de dire que j’existe parce que je suis dans l’éternité. Je n’ai aucun commentaire à faire sur mon existence. A cause de l’état Parabrahman, l’Absolu, un grand nombre d’incarnations sont venues et reparties mais l’Absolu demeure inaltéré, il ne peut pas être atteint par le mouvement de ces incarnations.

V : Mais quel est le but de cette création ?

M : Vous employez le langage du chercheur qui exige des concepts, pas celui du chercheur s’établissant dans la vérité.

D’une graine microscopique a poussé un arbre magnifique… Est-ce que la graine va rejeter l’arbre, les branches, les feuilles, affirmant « Tout cela n’est pas à moi, ce n’est pas moi » ? Cela se produit spontanément, alors laissez donc faire !

V : Ce « Je suis » est-il le seuil indispensable à franchir pour parvenir à l’Absolu ?

M : On ne peut pas parvenir à l’Absolu, il est votre état de base. C’est au niveau Absolu que se déroule l’observation de la conscience.

V : Combien de temps faut-il pratiquer ?

M : Combien de temps avez-vous pratiqué pour devenir une femme ? Le premier stade est de transcender les sens au niveau corps-intellect, c’est facile. Ensuite transcender la conscience, cela c’est très difficile. L’être est une révélation d’une très grande puissance potentielle, c’est par lui que vous avez accès à tout autre révélation, il sera donc très difficile de vous en débarrasser.

V : L’être est-il séparé du non-manifesté ?

M : De votre point de vue il est séparé, du point de vue où je me trouve, il n’est pas séparé. Sri Krishna a dit « Tout ce qui est ne peut être que Moi-même ». Saguna et Nirguna, manifesté et non-manifesté, sont moi tous deux, mais cette trace d’être n’est qu’une base temporaire. Réfléchissez, fouillez, cherchez à ce niveau. Comment est-il possible que cette êtreté existe ?

Hari (Vishnu sous son aspect « Sauveur des âmes ») a fait pipi dans son berceau et à la suite de cela, l’odeur subsiste. Quelle est cette odeur ? L’amour de la vie !

Commentaire du traducteur : Ce que vient de dire Maharaj est très profond, il dit que c’est une odeur dont l’origine est élevée, il nous donne de l’espoir.

 

Extrait de A la Source de la Conscience, Editions Les Deux Océans, 1991